
L’étude de la réception critique française des allocutions de Pasolini à La Mostra del nuovo cinema de Pesaro révèle à quel point les approches théoriques de Pasolini, dont le « Cinéma de poésie », sont difficiles à positionner dans la dispute portant sur l’apport de la sémiologie aux théories du cinéma. Cette confusion éclaire sa récupération académique ultérieure par des chercheurs aux profils forts différents (Ropars-Wuilleumier, Eizykman, Deleuze).
Mots-Clés: Pasolini ; cinéma de poésie ; sémiologie ; Pesaro ; Ropars-Wuilleumier ; Eizykman ; Deleuze
La Mostra del nuovo cinema de Pesaro est, comme souvent le sont les festivals de cinéma, un lieu de rencontre où se croisent réalisateurs et critiques. En cohérence avec son ambition de stimuler les débats et d’être un carrefour du nouveau cinéma, Lino Micchichè, le directeur du festival, a invité Pier Paolo Pasolini à s’exprimer en 1965 et en 1966. De ces échanges est née une controverse qui a contribué à instituer la linguistique comme un enjeu théorique majeur pour la critique et la théorie du cinéma françaises. En effet, la linguistique, appliquée au cinéma depuis peu,1 est dans un premier temps considérée comme un outil prometteur pour structurer l’analyse de film et dépasser le stade de la critique impressionniste, ce sans soulever d’émoi particulier.2 Après Pesaro, il n’en sera plus tout à fait de même. Ces disputes, au sens philosophique du terme, ont eu un fort retentissement bien que reposant sur une somme d’incompréhensions qu’il s’agit ici d’éclairer. Marc Cerisuelo a intitulé un de ses articles « Tu n’as rien vu à Pesaro » peut-être parce que Pesaro constitue une tache aveugle, et le point de départ de ce qui institue un contresens dans la compréhension des approches théoriques de Pasolini en France.3 Alors faut-il oublier Pesaro Beginning of page[p. 82] et imaginer ce qu’aurait pu être une autre réception des textes théoriques de Pasolini en France ? Plutôt que de dresser le bilan du débat, nous proposons d’analyser et contextualiser la réception productive des propositions de Pasolini dans le champ des théories du cinéma en France de 1965 aux années 80, période à laquelle Cinéma 1 et 2 de Deleuze vont redessiner l’impact théorique de Pasolini, et constituer un nouveau point de départ, tout aussi biaisé dans la compréhension des propositions théoriques de Pasolini, mais ceci est une autre histoire…4
Les objets de litiges sont nombreux à Pesaro. En 1965, on s’y ennuie ferme tant la sélection de films tient peu les promesses d’un nouveau cinéma sur l’existence duquel les critiques s’interrogent.5 Dans ce cadre morose, l’intervention de Pasolini lors de la table ronde consacrée à la critique italienne, aux côtés de Giulio Cesare Castello, Gianni Toti, Paolo et Vittorio Tavani, fait figure de point d’orgue. Seul Paul-Louis Thirard, pour la revue Positif, voit dans le structuralisme une nouvelle marotte de l’intelligentsia marxiste et regrette l’absence de débats contradictoires. Il en sera tout autrement l’année suivante, car non seulement la sélection de films s’avère bien meilleure mais les échanges sont autrement plus animés : « […] il y a encore de l’espoir lorsque critiques et réalisateurs descendent dans la bagarre jusqu’à l’insulte, à la paire de claques, à la diatribe venimeuse […] » s’enthousiasme Goffredo Fofi.6 La linguistique, et avec elle le structuralisme, c’est-à-dire tout un champ théorique largement représenté dans le domaine académique, provoquent en effet des réactions antagoniques. Beginning of page[p. 83]
« Si le navet n’est pas toujours langage, le langage est toujours navet ; la preuve, c’est que, dans tous les livres sur le langage cinématographique, les meilleurs exemples sont toujours tirés de navets, et la liste des films cités comporte beaucoup de navets et oublie beaucoup de chefs-d’œuvre », éructe Moullet au festival de Pesaro de juin 1966 dans une intervention dont le titre programmatique laisse clairement entendre les intentions initiales. Moullet ne nomme pas ses cibles.7 Il s’en prend, dit-il, aux chercheurs. De fait Metz semble plus directement attaqué que Pasolini, c’est du moins l’interprétation qu’en fait Sam Di Iorio.8 Moullet oppose ce qui relèverait du geste artistique, le vrai cinéma, aux normes, c’est-à-dire le langage, dans un refus ouvertement assumé de toute approche structuraliste du cinéma qui viendrait relativiser l’unicité du geste artistique. Jean-Luc Godard fait sien le cri de Luc Moullet « Le langage c’est le vol ».9 Les deux critiques-réalisateurs s’élèvent ainsi contre une approche structuraliste du cinéma qu’ils perçoivent comme étant désincarnée, anesthésiée et éloignée de la réalité de la création contemporaine. Cette intervention, polémique et volontairement provocatrice, témoigne de la vigueur des débats qui animent le festival de Pesaro. Plus qu’une réelle position théorique, on peut y lire un probable avertissement sur la nécessité, pour la critique, de se tenir en marge de cette démarche théorique et la crainte que ces nouvelles approches du cinéma ne deviennent trop normatives. Certains critiques semblent ravis d’entendre Barthes traiter Luc Moullet de bourgeois romantique,10 d’autres lisent de nouvelles alliances dans la levée de « […] boucliers inattendus, jusqu’à Barthes et Pasolini »11 en réaction aux saillies de Luc Moullet. Umberto Eco et Christian Metz, quant à eux, reprochent à Pier Paolo Pasolini ce qu’ils perçoivent comme de naïves incohérences. Pour les uns, la linguistique est de trop, Beginning of page[p. 84] et pour les autres, elle n’est pas assez ; pas un ne parvient à réellement situer Pasolini dans ce débat.
Pour comprendre le cadre de cette relative incompréhension, il faut prendre en compte le fait que Pesaro constitue un point de départ dans la découverte des textes théoriques de Pasolini en France. En effet, leur publication en langue française ne démarre qu’à partir de l’été 1965. Avant cette date, outre des entretiens liés aux sorties de ses films, sa seule publication concernant son activité critique est collective : « Le néo-réalisme vu par les critiques » paru dans le n°17 de la revue Études cinématographiques en 1964. Pesaro marque un véritable point de départ puisque le festival de 1965 donne lieu à la publication d’un entretien réalisé par Jean-Louis Comolli pour les Cahiers du cinéma d’août 1965. La revue poursuit la publication des textes de Pasolini avec « Le Cinéma de poésie » en octobre 1965, puis en juin 1966 « Uccellacci e uccellini », suivi en décembre par « Le scénario comme structure » et en juillet-août 1967 par le « discours sur le plan séquence ». Le documentaire de Jean-André Fieschi, Pasolini l’enragé, diffusé à la télévision par l’ORTF en 1966, a pu également contribuer à l’essaimage de certaines notions telles que « la langue écrite de la réalité ».
Excepté l’article sur le néo-réalisme, les premières publications en français de textes de Pasolini à contenu théorique démarrent ainsi avec le festival de Pesaro qui l’institue comme un acteur majeur et stimulant des débats portant sur les relations entre cinéma et linguistique, cinéma et modernité. Jean-Louis Comolli introduit en ce sens l’entretien avec Pasolini publié en août 1965 : « Bernardo Bertolucci et moi-même avons rencontré Pier Paolo Pasolini au cours du premier Festival du “Nouveau cinéma” à Pesaro, où il était venu faire l’exposé inaugural des journées d’étude sur le jeune cinéma et sa critique. Ce texte, intitulé “cinéma de poésie” et que nous publierons dans notre prochain numéro, situait d’emblée les problèmes du nouveau cinéma à un tel niveau de lucidité et de réflexion, allait si droit à l’essentiel qu’il ne nous était plus possible d’interroger seulement le cinéaste en Pasolini, mais d’abord le théoricien. »12Beginning of page[p. 85]
Pesaro marque ainsi la prise de conscience, en France, que Pasolini n’est pas uniquement un critique, un romancier et un cinéaste de renom mais également un penseur du cinéma en phase avec les interrogations théoriques de son temps. La sortie en 1976 de la traduction en français de L’Expérience hérétique confirme, dix années plus tard, l’emprise théorique de Pasolini dans le champ des études cinématographiques françaises.13
Pourtant, l’œuvre théorique de Pasolini est bien antérieure au festival de Pesaro. Il a publié en italien de nombreux textes interrogeant la proximité entre langue et cinéma ainsi qu’entre littérature et cinéma. Ses outils d’analyse littéraire aussi bien que cinématographique s’enrichissent progressivement d’une terminologie empruntée à la linguistique.14 La question des discours et des formes rapportées anime ses textes théoriques dès 1954 concernant l’œuvre de Gadda.15 L’ouvrage d’Herczeg Lo stile indiretto libero in italiano paru en 1963 propose une analyse linguistique des formes de discours indirect libre [DIL] spécifiques à la littérature italienne, et consacre ses dernières pages à l’analyse d’une Vie violente, le second roman de Pasolini.16 Le mélange linguistique opéré par Pasolini cédant la parole à ses personnages y est décrit comme une forme innovante de DIL. L’ouvrage d’Herczeg s’attache de près aux travaux de Leo Spitzer dont il généralise la démarche à travers l’étude de différents exemples puisés dans la littérature italienne. En exemplifiant le DIL à partir des pratiques Beginning of page[p. 86] créatives de Pasolini, il permet à ce dernier d’effectuer un retour réflexif sur sa production littéraire et lui offre un outil théorique à la mesure de son écriture, stimulant ainsi le glissement spéculatif le menant de la poétique à la linguistique.
De fait à partir de 1964, Pasolini substitue le DIL au pastiche. L’année suivante, le DIL structure ses différents essais, dont Hypothèses de laboratoire et La volonté de Dante d’être poète dans lequel il décolle sa conception du DIL des linguistes et grammairiens. L’ouvrage d’Herczeg a donc pu être à l’origine du glissement qui s’opère entre pastiche et DIL puisque ce que Pasolini entendait sous le terme pastiche depuis le milieu des années 1940, est à présent décrit avec une autre terminologie présentant l’immense avantage d’offrir des bases linguistiques solides. De fait pour Pasolini, ces notions de pastiche, puis de discours indirect, puis de subjective indirecte libre ou de cinéma de poésie sont étroitement associées à la volonté de décrire et comprendre des gestes créatifs, les siens mais également ceux de ses contemporains. Ces notions sont dans ses textes incarnées, associées à des exemples d’œuvres. Elles revêtent une dimension biographique, notamment le pastiche et le DIL, et profondément matérielle car il s’agit pour lui d’entrer dans ce qui concrètement, dans le texte ou l’image, construit la polyphonie.
Comme en témoigne Jean Delmas, la confusion dans la réception des propositions de Pasolini naît à Pesaro dès 1965 et tient probablement à sa position plurielle de cinéaste/critique/essayiste.17 Le premier malentendu a été, pour Delmas, de supposer que Pasolini décrit ses propres films lorsqu’il parle de nouveau cinéma. Il témoigne ici de la difficulté pour les critiques présents à Pesaro à articuler l’intervention de Pasolini avec sa production cinématographique. Le second malentendu, qui en découle, a été de ne pas comprendre que son expérience de romancier puis de réalisateur était constitutive de sa réflexion théorique.
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[p. 87]Pasolini reviendra sur les bases de cette incompréhension dans une préface publiée en Italie en 1971 et dans laquelle il répond tardivement à Godard, non sans ironie mais également tendresse. Il y rappelle à juste titre que sa linguistique est antérieure aux textes sur la sémiologie et le cinéma, soulignant par-là que la réception française de ses propositions théoriques est lacunaire, ignorante d’une partie de sa réflexion, mais également que cette antériorité le légitime. Il cherche à s’y distinguer des sémiologues du cinéma dont l’objectif normatif entre en contradiction avec le sien qui est de se doter d’outils d’analyse. Il s’agit pour lui de comprendre les films et non pas d’échafauder une nouvelle théorie du cinéma : « La linguistique et la sémiologie ne sont que des instruments de description interne, et donc de compréhension ‘spécialisée’ – c’est-à-dire profonde – de l’œuvre. »18 Pasolini s’oppose ainsi au courant de la sémiologie en études cinématographiques qui tente de définir ce qu’est le langage cinématographique, c’est-à-dire de produire une définition du cinéma non pas critique (l’ontologie bazinienne) mais scientifique et qui se décolle des questions de représentations pour privilégier les articulations signifiantes en se portant pour une large part sur le montage au détriment du contenu même des images. Les difficultés que rencontre la sémiologie pour définir un langage cinématographique provoquent dès le milieu des années 1970 un resserrement des corpus étudiés autour d’un cinéma uniquement narratif, puis très largement classique, ainsi qu’une lecture univoque et décontextualisée des films.19
La réception théorique du cinéma de poésie ne peut être complète si l’on s’en tient uniquement à Metz et Deleuze, fréquemment, et à juste titre, cités par la doxa. Il convient en effet de tenir compte de deux maillons importants et pourtant occultés : Marie-Claire Ropars-Wuilleumier et Claudine Eizykman dont il semble plus que nécessaire Beginning of page[p. 88] de revaloriser l’importance et la clairvoyance. Pour ces deux grandes théoriciennes du cinéma, le festival de Pesaro et les publications dans les Cahiers du cinéma qui ont suivi ont été décisives.
Metz, sur la défensive, répond aux propositions de Pasolini dans son célèbre article « Le Cinéma moderne et la narrativité » publié dans les Cahiers du cinéma en décembre 1966 puis repris dans Essais sur la signification au cinéma.20 Les objets de litige ou d’incompréhension entre Metz et Pasolini sont en effet fort nombreux.
Ainsi Christian Metz ne renonce pas à une grammaire et au principe d’une syntaxe cinématographique alors même que la linguistique admet que certaines formes linguistiques ne peuvent pas être définies syntaxiquement.21 Il existe ainsi des formes linguistiques qui échappent à toute caractérisation syntaxique, dont le discours indirect libre. En effet ce dernier doit être mis en relation avec son contexte pour pouvoir être identifié,22 ce qui en fait une forme linguistique tributaire du ou des énonciateurs et de la forme culturelle de leurs expressions. Le DIL offre ainsi l’immense avantage de conserver, au sein d’un bagage théorique linguistique, les éléments de caractérisations sociales et régionales chers à Pasolini ainsi qu’une très grande plasticité. En mettant en lumière une forme linguistique en tension avec les outils de la linguistique, Pasolini ne pouvait que dérouter ses contemporains. Il entend la notion de grammaire dans un sens très large de répertoire de formes dont les usages narratifs sont devenus à la fois évidents mais épuisés, usés.23 Au service tout entier du récit, ils auraient perdu de leur capacité à exprimer des subjectivités, à émouvoir. La grammaire s’inscrit pour lui dans une histoire des formes et Beginning of page[p. 89] des normes cinématographiques dont elle révèle les fonctionnements culturels.
Tout comme le mot, comme signe, qui est pour Pasolini, également chargé par l’histoire des usages linguistiques, littéraires. Le cinéma quant à lui prélève des objets, isole les objets pour qu’ils prennent sens ou l’apportent par leur concrétude même. Les images sont concrètes, leur expression n’est jamais directement conceptuelle car elles travaillent en premier lieu les registres du sensible.24
Enfin, pour Pasolini, la langue peut s’entendre à la fois comme un outil descriptif (la langue de la linguistique) mais également comme moyen expressif. Ce dernier usage rejoint la notion de style au cinéma, c’est-à-dire la façon dont le cinéma se caractérise comme moyen d’expression.25 Pour Metz, le cinéma est un langage avant d’être une forme sensible, matérielle. Il semblerait que la conception même du langage ne soit pas la même chez les deux hommes. Metz, via Saussure, veut comprendre le cinéma comme système signifiant26 au-delà des écoles, styles, genres afin de saisir ce qui pourrait caractériser le fonctionnement discursif du cinéma dans son ensemble.27 À la recherche d’un cadre théorique structuré, Metz ne peut qu’être dérangé par la plasticité avec laquelle Pasolini envisage la linguistique. Il semblerait que, plus que de comprendre et discuter les propositions de Pasolini, il cherche surtout à défendre son cadre spéculatif mis à mal par la créativité théorique de Pasolini et la complexité inhérente à certaines notions linguistiques dont le DIL.
L’impossibilité de partager un vocabulaire commun ne peut que très logiquement mener à une impasse et s’il faut chercher une suite productive française aux propositions théoriques de Pasolini, il faut aller du côté des écoles théoriques en marge des approches sémiologiques du cinéma, ces dernières devenant dominantes dans la sphère académique française des années 1970. Beginning of page[p. 90]
Les premières publications de Marie-Claire Ropars-Wuilleumier remontent à 1958, elle y fait fructifier ses études littéraires pour mener une réflexion fine sur les relations entre littérature et cinéma qu’elle enseigne à l’Université de Vincennes. Responsable de la rubrique « Cinéma » de la revue Esprit, elle assiste à ce titre au festival de Pesaro et rend compte dans le numéro de janvier 1966 d’un premier contact enthousiaste avec les propositions théoriques de Pasolini :
Dans cette affirmation subjective de la caméra, personnage plus que témoin du récit, Pasolini put à juste titre repérer, en un exposé triomphal qui rendait au théoricien du cinéma ce qui manque parfois au cinéaste, la consécration d’un cinéma différent, rompant avec la tradition américaine d’apparente objectivité […]28
Et de louer quelques pages plus loin, la qualité des propositions de Toti et Pasolini. Elle tempère son propos notamment sur le fait qu’il lui semble difficile d’attribuer « l’exaspération de la forme » à la poésie. Ce compte-rendu festivalier donne la mesure de l’influence de Pasolini. Elle y mobilise la notion de subjectivité pour décrire les films présentés à Pesaro : « Godard a d’ailleurs largement contribué à rendre naturelle et nécessaire une forme subjective […] » ou encore : « En employant comme une langue commune la vision subjective inventée par quelques auteurs, la génération de Pesaro contribue à réaliser ce difficile passage de l’esthétique à la linguistique […] », « Tout se passe au contraire comme si cette langue subjective constituait, pour les cinéastes venus à Pesaro, un instrument de libération personnelle au cœur duquel peut s’inscrire l’histoire d’une révolte. »29 Ces différentes citations exemplifient l’adhésion et le réemploi immédiats de la chercheuse aux propositions énoncées par Pasolini à Pesaro en 1965.
Elle reprend à froid la notion de cinéma de poésie, après avoir lu la version éditée dans les Cahiers du cinéma, qu’elle cite dans un texte de 1967 intitulé « La forme et le fond ou les avatars du récit », publié dans Beginning of page[p. 91] Études Cinématographiques. Si elle rejoint ouvertement Metz sur les limites d’une analogie entre langue et cinéma, elle soutient toutefois que « c’est l’organisation stylistique qui constitue le cinéma comme langage », prenant ainsi parti indirectement pour Pasolini contre Metz qui réfute toute possibilité d’une « grammaire stylistique ».30
Pour Ropars-Wuilleumier, le roman se distingue de la poésie par son inscription dans la durée. Il lui est donc, de fait, difficile d’admettre que des films de fiction se déployant dans une temporalité purement narrative puissent relever de la poésie. Tout traitement de la subjectivité ne peut, à partir de là, être systématiquement considéré comme poétique, au cinéma comme en littérature. Ces précautions ne l’empêchent pas, bien au contraire, de faire de l’analyse de la subjectivité un élément récurrent de ses textes, sur Blow-up par exemple dans un article de 1967.31 Mais surtout, elle semble réinterroger la possibilité d’un cinéma de prose et de poésie dans un texte de 1968 dans lequel elle tente d’élaborer ce qu’elle appelle « un cinéma littéraire ». Metz n’effectue pas de distinction entre les œuvres cinématographiques et les films « véhiculaires » : ce faisant, remarque Ropars-Wuilleumier, il « refuse à l’œuvre cinématographique la possibilité offerte à toute œuvre littéraire de se constituer contre les matériaux à partir desquels elle s’exprime. »32 Cette distinction qu’elle établit constitue une très belle façon de spécifier implicitement cinéma de prose et de poésie. Il s’agit ici de valoriser le cinéma de création, qu’il soit moderne ou pas : « Par cinéma littéraire il faut donc entendre d’abord un cinéma dont l’effet serait d’ordre littéraire et renverrait à l’œuvre cinématographique comme à une totalité sensible, irréductible à un discours direct ou à une histoire. »33 Le discours indirect devient ainsi une des caractéristiques premières de ce cinéma littéraire dont l’objectif n’est plus de décrire le réel mais de dire le réel, un cinéma qui n’est plus assujetti à la représentation mais excelle au contraire dans la suggestion et le mouvement. Beginning of page[p. 92] Le cinéma subit le paradoxe de se définir comme art du réel tout en devant se dégager des contraintes du réel pour développer son potentiel artistique. « [L]a plénitude sensible de l’image, propre au cinéma, deviendra d’autant mieux perceptible que son insertion dans une structure indirecte l’aura ramenée à son essence et chargée de ce sens second qui achève toute narration littéraire. »34 L’indirection, élément central et particulièrement complexe des approches pasoliennes, est ici saisie dans sa singularité.35
Ropars-Wuilleumier, depuis l’enthousiasme premier de Pesaro, ne cesse donc de digérer les propositions de Pasolini, de les discuter pour aboutir in fine à la proposition d’un cinéma littéraire rejoignant en partie les finalités du cinéma de poésie.
Claudine Eizykman, cinéaste, spécialiste du cinéma expérimental et enseignante à l’Université de Vincennes, a fait date avec son ouvrage La Jouissance Cinéma.36 Proche de Jean-François Lyotard avec qui elle a collaboré à de nombreuses reprises, elle assume clairement dans les années 1970 une orientation « anti sémiologie » partagée par nombre de Vincennois, c’est-à-dire les étudiants et enseignants de l’Université de Vincennes parmi lesquels se trouve également Deleuze. Dans un texte publié dans la Revue d’Esthétique en 1973, elle prend parti avec beaucoup de vigueur contre Metz et en faveur de Pasolini. Pour Eizykman, il s’agit de souligner combien la lecture que Metz fait du cinéma de poésie constitue un contresens. La sémiologie du cinéma lui semble incapable de saisir les circulations entre langue et cinéma, raison pour laquelle, à ses yeux, Metz ne peut pas comprendre le cinéma de poésie. Cette position est courageuse dans le contexte des années 1970, car non seulement la sémiologie y est reine, mais elle est également considérée comme une des rares approches scientifiques du cinéma : s’y opposer revient de facto à se situer en marge de tout un champ de la Beginning of page[p. 93] recherche en études cinématographiques. Marge qu’Eizykman occupa, non sans un certain panache, pendant toutes les années 1970.
Elle réagit également à la tournure particulièrement désobligeante avec laquelle Metz décrit le cinéma expérimental dans son texte « Le Cinéma moderne et la narrativité » : « […] cascades d’images gratuites et anarchiques sur fond de percussions diverses, coiffées par un texte avant-gardiste et ampoulé. »37 Il s’agit donc bien pour Eizykman de démonter cet article argument par argument. Son interprétation énergétique du cinéma de poésie démontre à quel point Metz est incapable d’en saisir les enjeux. Formes normées et dérégulées du cinéma s’y opposent, tout comme le regard du réalisateur s’objectivise lorsqu’il entre en relation avec la subjectivité du personnage, tout comme les éléments prélevés du réel se heurtent aux référents culturels du cinéaste, tout est clash, conflit, choc :
Pier Paolo Pasolini parle de rupture, d’énergie, d’une autre face. Et l’on oppose une comptabilité, on évalue le cours des changes, on pratique des opérations de bourse. L’agent de change ne s’occupe pas d’actions poétiques, ni de fluctuation de taux subversifs.38
Elle soutient, contre ses contemporains, que « Pasolini parle de rupture ».39 On remarquera que ce faisant, elle ne perd pas de vue la façon dont fonctionnent les films de Pasolini et leur rapport à une certaine hétérogénéité stylistique.
Ce faisant, Eizykman réinvestit la dimension poétique du cinéma de poésie, c’est-à-dire son potentiel expressif, évocateur, la capacité du cinéma à fabriquer des formes qui renouvellent notre enchantement, bousculent nos habitudes de spectateur. Focalisée sur le cinéma expérimental, elle voit probablement dans la défense du cinéma de poésie, une façon de valoriser ce qui échappe au récit, y compris dans le cinéma narratif.
Pour demeurer sensibles aux films en ce qu’ils éveillent en nous, en ce qu’ils produisent d’étonnement, de ravissement, Eizykman comme Pasolini se méfient des modes d’analyse qui, à l’instar de la sémiologie,Beginning of page[p. 94] fonctionnent en mode descendant. Ils privilégient tous deux des approches herméneutiques reposant sur une circulation entre des détails et l’ensemble du film, un exercice qui se joue différemment à chaque film, qui engage l’attention et la sensibilité du spectateur, qu’il s’agisse de l’analyse holistique chez Eizykman,40 ou du déclic inspiré de Spitzer chez Pasolini.41
Pour pouvoir saisir les enjeux esthétiques, et non pas uniquement linguistiques du cinéma de poésie, il fallait un regard capable de saisir l’intérêt qu’il y avait à déplacer certains paradigmes de l’analyse filmique (objectivité/subjectivité, réel/image) pour venir activer ce qui dans le film se donne à sentir à travers les flux d’énergie s’élaborant dans des jeux d’opposition. En tirant le cinéma de poésie du côté du sensible, Eizykman le restitue également dans sa dimension matérielle.
En constituant ainsi le cinéma de poésie comme une alternative sensible, ouverte à la diversité des élans créatifs du cinéma, Ropars-Wuilleumier et Eizykman préparent le terrain à la réappropriation théorique qu’en fera Deleuze dans Cinéma 1 et 2.
Il faut attendre Mille Plateaux pour que Pasolini soit explicitement cité, à trois reprises, dans le chapitre consacré à la linguistique. Il s’agit pour Deleuze et Guattari de rétablir le caractère social de l’énonciation : « Ce n’est pas la distinction des sujets qui explique le discours indirect, c’est l’agencement, tel qu’il apparaît librement dans ce discours, qui explique toutes les voix présentes dans une voix […]. »42 Ce qui compte dans le DIL, ce n’est pas tant la co-présence d’énonciateurs mais l’agencement collectif, c’est-à-dire une configuration dont la singularité permet d’exprimer la combinatoire d’énonciateurs. Le DIL n’a Beginning of page[p. 95] pas de formes arrêtées. Le contexte, l’agencement le font exister et percevoir comme tel. Tout agencement collectif d’énonciation prend alors la forme du DIL pour Guattari et Deleuze. « C’est le langage tout entier qui est discours indirect » :43 il ne s’agit pas de concevoir le langage comme un territoire purement intertextuel mais plutôt d’accepter que ses fonctions sociales, pragmatiques font que toute expression est une construction socialement marquée, issue d’un processus collectif. Dans cette logique, le discours direct est un fragment de DIL que l’on aurait arraché et que l’énonciateur se serait approprié. Deleuze et Guattari retiennent de Pasolini la dimension plurielle qui se joue derrière chaque voix qui ne construit sa singularité que dans sa relation au collectif, à l’autre.
Guattari poursuit et amplifie cette réflexion qui, en se précisant, en se matérialisant, notamment suite à la lecture de Bakhtine, devient pour lui ce qu’il appelle un « processus de subjectivation » et fond, ce faisant, la pensée de Pasolini dans une analyse plus globale du sujet inscrit dans des interactions sociales, environnementales ou technologiques.
Deleuze joue quant à lui un rôle décisif dans l’abandon de la sémiologie dans le champ des études cinématographiques, Cinéma 1 et 2 proposant un répertoire de formes et de notions à même de vivifier l’analyse de film dans un contexte qualifié « d’atone ».44 Il revisite de façon très personnelle un cinéma de poésie au service de la pluralité des regards dans une certaine modernité cinématographique. Deleuze panache la notion élaborée par Pasolini avec la réflexion de Mitry sur la subjectivité et les travaux de Bakhtine sur le DIL45 pour aboutir à une version apocryphe du cinéma de poésie. Lorsque Deleuze revient sur la présence du discours indirect au cinéma, ce dernier apparaît curieusement dépouillé de sa dimension mimétique au profit de l’immanence de l’image.46 En favorisant ce que l’image raconte par sa plasticité même, au détriment de ce qu’elle représente, en tentant de séparer le Beginning of page[p. 96] signifiant et le signifié, Deleuze sectionne volontairement le lien que l’image cinématographique entretient avec le réel : ce faisant, il enlève à l’image cinématographique une des caractéristiques à même de la distinguer du langage. Dès lors, on peut légitimement se demander comment pourrait s’élaborer un discours indirect, quel qu’il soit, sans imitation, sans prélèvement, ou sans emprunt. Deleuze a exagérément éloigné le DIL et le cinéma de poésie de la linguistique pour en faire des catégories principalement stylistiques47 et ce sans tenir compte, ni de l’œuvre littéraire ni de l’œuvre cinématographique de Pasolini, et en s’éloignant de ses principaux fonctionnements théoriques, notamment linguistiques. On peut ici esquisser l’hypothèse que pour Deleuze comme pour Eizykman, le débat entamé à Pesaro avec Christian Metz, puis poursuivi dans les pages des Cahiers du cinéma, a institué involontairement Pasolini en pourfendeur de la linguistique alors même que son positionnement était bien plus complexe.
Deleuze s’appuie également sur Pasolini et sur une autre de ses inventions terminologiques célèbre, le « cinéma langue de la réalité » pour, comme Eizykman, détricoter patiemment les fétiches de la sémiologie : « En vérité, cette langue de la réalité n’est pas du tout un langage. C’est le système de l’image-mouvement, dont nous avons vu dans la première partie de cette étude qu’il se définissait sur un axe vertical et un axe horizontal, mais qui n’ont rien à voir avec le paradigme et le syntagme, et constituent deux ‘procès’. »48 Et qui dit procès dit dynamique, mouvement, rythme, intervalles, différentiations. Autant d’éléments sur lesquels Eizykman fondait ses analyses de films expérimentaux…
Deleuze était peu enclin à citer ses sources d’inspiration, l’influence de ses deux collègues semble pourtant claire. On retrouve ainsi dans Cinéma 1 et 2 une incursion dans la plasticité de l’image cinématographique qui n’est pas étrangère à l’approche matérialiste qu’Eizykman fait du cinéma de poésie. Quant à l’apport de Ropars-Wuilleumier, il suffit de lire ses analyses de la couleur chez Antonioni pour s’en convaincre.49Beginning of page[p. 97]
La réception française des propositions théoriques de Pasolini s’effectue en deux temps. Le premier moment suit immédiatement Pesaro et se focalise sur les relations langue/cinéma, cinéma/littérature et est fortement conditionné par la méconnaissance des textes théoriques ou critiques de Pasolini. Le contexte festivalier de Pesaro, au lieu de constituer un espace où la théorie du cinéma se voit connectée aux films, semble au contraire construire un premier malentendu sur le fait que les propositions théoriques de Pasolini ne sont ni rattachées à leur filiation poétique, ni à ses pratiques artistiques tant littéraires que cinématographiques. Désincarnées et détachées de tout contexte bio-filmo-bibliographique, elles se voient offertes à une forme de réification à même de susciter des incompréhensions. La linguistique pasolinienne perd de sa matérialité, mais également de sa relativité. De même, séparé du pastiche, le DIL puis la Subjective Indirecte Libre se voient privés de la mimésis, principe d’imitation indispensable pour comprendre leurs enjeux poétiques et linguistiques.
Pasolini a été mobilisé par les universitaires cherchant des alternatives à la sémiologie appliquée aux études cinématographiques telle que pouvaient l’incarner les travaux de Metz. De fait, le débat critique entre Metz et Pasolini, relayé par la critique festivalière puis communiqué par les Cahiers du cinéma, instaure Pasolini en chantre de l’anti-sémiologie, ce qui constitue un contresens notable qui va toutefois alimenter une réflexion productive menant à Cinéma 1 et 2.
On remarque une tendance générale à dissocier le cinéma de poésie du cinéma de prose. Seul le premier retient l’attention des critiques et de nos quatre chercheurs. Or le cinéma de prose n’a pas pour fonction de mener uniquement au cinéma de poésie. Ces notions doivent être comprises dans leurs interrelations et leurs réciprocités. Comme souvent chez Pasolini, les jeux d’opposition valent pour la dynamique ou la contradiction qu’ils dégagent.
L’existence d’un front vincennois anti-sémiologie, soutenant largement les propositions de Pasolini, ne doit pas occulter la diversité Beginning of page[p. 98] des positionnements des chercheurs concernés. Par sa position « anti-langagière », Deleuze poursuit la déconstruction du structuralisme entamée avec Guattari.50 Eizykman s’oppose de façon frontale à la sémiologie metzienne tandis que Ropars-Wuilleumier se positionne d’une façon beaucoup plus prudente. Parmi ce front vincennois, ces deux chercheuses aux personnalités très différentes font figure de passeuses. La légende voudrait que Deleuze ait revivifié le cinéma de poésie et la SIL. Certes, mais il ne l’aurait probablement pas fait de la même façon sans l’apport de ces deux femmes qui ne se privent pas, par ailleurs, de revenir avec exigence sur Cinéma 1 et 2.
Il serait par conséquent simpliste d’unifier les démarches de ce front vincennois. Les corpus et outils théoriques mobilisés par Eizykman et Ropars-Wuilleumier sont forts différents, et elles opèrent toutes deux avec beaucoup de finesse des analyses critiques de Cinéma 1 et 2 dans lesquelles elles se rejoignent pour pointer la contradiction deleuzienne à vouloir articuler pensée et cinéma indépendamment du langage.51 Il faudrait certes pouvoir « Parler avec le cinéma […] »52 pour dénouer tous les enjeux théoriques de cette équation que le truchement deleuzien de la notion « pensée » par celle d’« image » ne suffit pas à résoudre.53
Le second temps de la réception française des propositions théoriques de Pasolini fait suite au retentissement de Cinéma 1 et 2 dans les études cinématographiques. Il se caractérise par la dissociation de Pasolini de la linguistique pour en faire un penseur de la complexité dans la mesure où ses propositions théoriques sont mobilisées pour sortir activement de la pensée structuraliste dominante tout en oblitérant le fait qu’il écrit avec sa langue à lui, qui intègre des éléments issus de la linguistique et qu’il voit cette dernière comme un outil d’analyse plastique dont il faut tester les propositions.Beginning of page[p. 99]
En mettant en crise ce que ce pouvoir scientifique incarné alors par la linguistique exerce sur les œuvres, Pasolini la réinvestit idéologiquement et poétiquement. En imposant à la linguistique une plasticité inouïe, en la faisant sienne, Pasolini en livre une lecture à la fois inventive et politique. Aussi il semble légitime de se demander si, finalement, l’enjeu de la réception française du cinéma de poésie n’est pas moins son devenir dans le monde académique que d’en faire un outil d’analyse des films à même de libérer les chercheurs, de constituer le champ de l’analyse de film comme un espace où s’exprime une relation sensible, matérielle et créative aux films.
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